Voyage aux limites de la conscience

Je n’ai pas toujours été cynique et romantique, au sens premier du terme. La vie est passé sur moi avec la délicatesse d’un Panzerkampfwagen, épluchant mon âme comme on pèlerait un oignon. Buriné tel un marbre, glacé, dépouillé de mon enfance et projeté nu sur la scène de la vie, artiste sadique, aveugle et impartiale. Mais elle pratique également la sculpture additive.

Je devais avoir dix ou onze ans, à ce moment là. J’étais allongé dans mon lit, prêt à passer la nuit. Mais le sommeil ne venait pas. Mille questions tournoyaient dans ma tête. Des futilités du quotidien, des problèmes et des doutes infantiles, dont le ballet entêtant refusait de se taire. Le rythme s’accéléra, hypnotique, les syllabes martelées comme des bottes qui claquent le pavé. Et soudain ! Un claquement, puis le silence, accompagné d’un frisson. Le vide succède à la cacophonie, mais un sentiment de malaise m’étreint alors même que je devrais me sentir apaisé par le silence. Il y a comme un trou béant qui prend forme et se dilate au milieu de mon ventre. Un fissure dans ma réalité ; un trou noir qui m’attire et me maintient fermement ancré en position allongée. Et puis résonne soudain cette question, qui sonne comme un glas à mes oreilles : Qu’est-ce que ça veut dire, être vivant ?

La raison tente un assaut : la biologie explique la vie comme la somme d’impulsions électriques créés par la chimie organique des cellules pour les organismes à base de carbone. Le comportement ne serait que l’enregistrement inconscient de milliers de stimuli dans le cerveau, somme de réactions, réponses à l’environnement, suffisante pour définir des habitudes. Le cerveau, ce merveilleux organe décisionnel para-conscient qui centralise toutes les fonctions nécessaires à la régulation du corps. En somme, une salle des machines.

Les assauts cartésiens se poursuivent, inlassablement, se réverbérant dans ma tête comme des gouttes tombant dans un lac souterrain. Si la conscience de soi peut être réduite à une somme d’impulsions en tant que réactions à l’environnement, alors je n’existe que par celles-ci. Mais si je ne vois que ce que me montrent les stimuli sensoriels, alors je crée le monde par ces stimuli. La réalité n’existe que pour moi : chacun la sienne. Encore que cette hypothèse ne soit valide que si vous êtes réels et non des fragments de mon imagination. C’est le paradoxe de l’oeuf et de la poule : est-ce que j’existe par le monde, ou est-ce que le monde existe au travers moi ?

Si je n’étais pas là, je ne pourrais pas le vérifier. On revient donc au point de départ : comment définir mon existence ? Puisque je ne peux pas définir ma non-existence. Impossible de ressentir mon absence puisque cette condition-même m’empêcherait de collecter des stimuli. Pas d’environnement, pas de réponse. Pas d’action, pas de réaction. Dans ce cas, comment le monde tel qu’il est dans ma réalité peut être, si je n’existe pas pour représenter cette réalité dans mon esprit ? Et c’est là que ma raison échoue. Pas assez de données pour résoudre le problème.

A ce moment, je me sens presque submergé sous les flots de ténèbres qu’évoquent mes pensées. Je me sens au bord de l’abîme, sur le point de me noyer. Dans le même temps, ma nuque est en feu, j’entend mon sang battre dans mes tempes. Comme si ma conscience s’était déplacée, et que mon corps tentait de ramener celle-ci en son sein. Je suis paniqué, mes pensées explosent en gerbes de doutes, et je suis impuissant, spectateur de ce feu d’artifices muet qui embrase l’intérieur de mon crâne.

Sursaut ! Les cables se tendent de nouveau, les fils du marionnettiste tremblent sous la tension mais ne se brisent pas. Descartes considère que penser, c’est exister. Je pense, je suis. C’est considérer que cette faculté est innée ; que les outils nécessaires pour manipuler les équations de l’esprit sont à notre portée sans aucun apprentissage. Mais nous ne naissons pas coupés de tout stimuli, avec la capacité de trouver les outils nécessaires à la pensée dans un monde des idées. Nous naissons en tant que réaction, et somme de stimuli. Être, c’est expérimenter. Vivre, c’est ressentir : les chocs électriques de nos cellules qui communiquent, la tension des muscles qui s’animent, le poids de nos membres qui se meuvent, la chaleur de la lumière qui se réfléchit sur nos yeux. Et si voir c’est créer la réalité, donner du sens à la fantaisie de nos yeux, alors nous naissons avec la faculté de manipuler le monde. En un sens, nous sommes des dieux.

Ou peut-être que je suis l’unique être de cet univers, et que tout le reste n’est que pensées anarchiques représentant mes pulsions latentes. Cela tendrait à expliquer le chaos ordonné de cette réalité. Les philosophes aiment à cheminer ainsi au bord du précipice pour tenter de discerner les limites de l’existence, et ce qui pourrait se cacher derrière. Mais comment envisager ce qui ne peut être représenté, ce qui ne peut être pensé car étranger à nos modes de représentation, de communication ? Qu’est-ce que la vie sinon le contraire de la mort ? Telle est la limite qui nous permet de définir l’existence. Imperméable barrière qui a soulevé nombre de théories, au nom desquelles des milliards de personnes sont mortes, et meurent encore aujourd’hui. Les Hommes se battent au nom de l’ignorance.

Mais si l’angoisse de réaliser que nous n’avons aucun moyen de savoir ce qui se passera lorsque nous mourrons est vive, une douce brise vient la chasser comme elle est venue. Une vérité apaisante qui m’a permis de refaire surface, d’échapper aux ténèbres. Nous sommes physiologiquement incapables d’envisager ce que nous n’avons pas créé. Et ce qui n’existe pas ne peut nous affecter sinon en créant les conditions qui rendent cette affliction possible. En créant notre réalité, nous avons créé l’angoisse de la mort.

J’ai été incapable de le formuler, mais je l’ai clairement ressenti sur le moment. Et j’ai été libéré de cet envoûtement, de ce terrible afflux de doutes négatifs. Apaisé, épuisé d’être resté immobile et tendu pendant plusieurs minutes, j’ai plus commencer à m’endormir sans crainte. Je n’ai pas besoin de me soucier de l’avenir. Si je vis, je créerai cet avenir, et il sera radieux. Si je meurs… Eh bien je n’aurais plus de contrôle sur ma destinée, alors pourquoi m’en soucier ?

Carpe diem quam minimum credula postero — HORACE.

Image : Reach for the stars de Jeffrey Smith

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