Ce que pensent les papillons

Il était comme un histrion folâtre aux couleurs bariolées, affolé, ainsi vêtu de ses ailes aux milles couleurs, malmené par mille vents enfantés du néant. Le papillon tenait bon face aux bourrasques, et divers revirements fulgurants que le ciel capricieux imposait à ce pauvre hère curieux. Désireux de savoir, comme ceux qui se demandent toujours se qui se cache derrière la prochaine colline, de ceux dont l’abnégation peut les mener vers des sommets de vérité pleines de sens.

Et ce petit arlequin plein d’ardeur, à moitié porté, à moitié rembarré par le vent, se dirigeait tant bien que mal vers la plus haute branche du plus haut chêne de la plus altière et immense des collines des environs. Pour on-ne-sait quelle raison, cet être insignifiant voulait absolument se percher à cet endroit, dont l’altitude exacte aurait pu faire de l’ombre à celle de l’Empire State Building. D’ailleurs, ce point dominait calmement la vallée, en contrebas de l’à-pic pourléchant les racines de cet arbre majestueux. D’ici, on pouvait admirer l’entièreté de cette cuvette, située en plein milieu des Alpes du sud, dont les contreforts rocheux découpent l’horizon comme un gamin déchiquette son collage.

Ce qu’il cherchait, ce papillon, en dehors de la vue ? Aucune idée. Mais sa quête désespérée m’inspirait beaucoup plus qu’aucun acte de vaillance d’un quelconque héros américanisé, dont les exploits meurtriers auraient été encensés dans une reconstitution aseptisée, édulcorée, fausse, holywoodienne. Véritable monument obscène à la gloire de l’avilissement de l’homme et au profit des idoles païennes de l’absorption passive d’émotions, non plus vécues par soi mais au-travers du dieu multiface de cette religion perverse nommée Consommation : Télévision.

Ardent vagabond, tourmenté par les forces furieuses de la nature, dont les faibles ailes repoussent difficilement les assauts d’Éole… Et qui finalement, à force de travail et de patience, ayant sué sang et eau, souffert milles peines, parvient au sommet ! Terminé le périple, fini le grand chelem. Désormais, il se repose, perché sur sa plus haute branche, de son arbre le plus haut, sur la plus haute colline, juchée sur la plus haute falaise, surplombant la vallée. Et il pense, simplement, en observateur attentif et curieux.

Observant l’aurore se glisser avec délicatesse parmi les pics entourant le val, grattant lentement chaque arpent de terre, chaque pierre, chaque brin d’herbe, pour progresser toujours vers l’obscurité, dans une fuite effrénée et sans fin, le papillon fixe calmement. Les vaches, vues d’ici, sont telles des fourmis. Les mammifères deviennent insectes. A cette hauteur et sous cet angle, la réalité change ; les vérités se distendent pour offrir une autre perspective du Monde environnant. Est-ce là le but ultime que s’est fixé notre héros, ainsi juché sur son trône branchu et feuillu ?

Héros de rien du tout, du monde animal, du ridicule, du microsome ; et tout de même géant, vu d’en bas ! Pour moi qui suis tout au fond du val, il est l’homme, et pour lui je suis la fourmi. Quid du plus puissant, si ce n’est celui qui a la vision du monde la plus large, la plus juste car la plus large, exhaustive ? Alors, pendant une ou deux de nos journées — toute une vie de petit lépidoptère — ce insignifiant héros d’un monde minuscule domine notre vallée tout entière, tel Pantagruel sur son énorme destrier. Pouvons-nous l’appeler dieu ?

Un dieu plus actif, plus serein, et bien entendu plus charismatique que Télévision. Mais il est plus dur, pour nous-autres fourmis, d’atteindre de telles hauteurs, et combien plus facile de se contenter de les visiter avec Télévision. Grimper, contre vents et marées, bravant le destin et la mort, au sommet de notre monde pour le remettre en question, ce n’est pas mince affaire.

Il est bien plus commode pour tous les mammifères balourds tels que nous, de rester au fin-fond de notre canapé chaud et douillet, devant un bon feu de cheminée. Plus simple de rester cet humain banal durant toute une vie, certain d’avoir un dieu bienveillant au-dessus de la tête, qui pense à notre place et définit le monde tel qu’il est plus simple à se le représenter pour nous autres paresseux. Il est beaucoup moins facile d’imiter le grand papillon qui, libre de tout accoudoir et de tout dossier dans lesquels s’engluer, peut tourner la tête alentours et voir par lui-même la totalité du monde qui s’ouvre devant ses yeux.

Ce ne sont là que mes propres réflexions, les projections fantasmagoriques d’un homme qui rêve d’être plus qu’une petite fourmi. Un homme qui rêve d’avoir des ailes, pour s’envoler en brisant les chaînes des conventions, de la norme et des préjugés. Tout cela, c’est ce que je pense… Mais, au final, à quoi pensent les papillons ?

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