La barbare civilité

« Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. »

                                                                                                                            Claude Lévi-Strauss

La barbarie telle que nous la définissons est l’absence de civilisation au profit de la cruauté et de l’inhumanité. Ce qu’exprime Lévi-Strauss, c’est qu’en déniant l’humanité à ceux que l’on caractérise comme étant des barbares — comprendre par là : ceux que nous voyons au travers du filtre de notre propre définition de ce qui est civilisé, humain, etc. — de part leur nature « sauvage«  ou « inhumaine« , nous ne faisons que reproduire l’attitude que peuvent avoir les dits barbares à notre égard ; nous plaçons notre humanité au dessus de leur inhumanité et nous en servons pour justifier nos pensées et actes envers eux. Nous empruntons alors chez eux l’une des attitudes caractéristiques qui font d’eux des barbares à nos yeux, et par conséquent devenons nous aussi des barbares.

On pourra objecter que c’est une façon relativement simple de penser et qu’on joue un jeu de miroirs dangereux car alors le moindre jugement se retourne contre celui qui l’émet. Mais c’est loin d’être aussi simple. Le barbare de Lévi-Strauss est l’individu qui se sert de l’argument de la différence culturelle comme d’un moyen pour exclure de l’humanité un autre individu. Et il s’agit d’un procédé courant dans la « société civilisée » d’aujourd’hui.

De nos jours, il est interdit d’être naturellement et simplement honnête. Nous agissons à travers le filtre du politiquement correct. Mais cela n’est qu’une façon détournée de nommer la domination et l’asservissement de l’expression de notre pensée. De nos opinions. Car s’il est vrai que certaines pensées sont rétrogrades et dangereuses, tant pour l’individu que pour l’esprit, le processus que nous utilisons pour empêcher leur propagation est lui même bien pire que les dites pensées, de part sa facilité et sa terrible capacité à être accepté. Nous « barbarisons » ce qui est différent, ce qui nous effraie.

Et nous sommes encouragés à stigmatiser et à montrer du doigt ceux qui ne pensent pas comme le reste du troupeau. Sans prévenir, du jour au lendemain, la barbarie est passée de l’autre coté du miroir. Elle ne s’arrête plus seulement à ce que nous pensons être inhumain, mais elle s’étend maintenant à tout ce qui met en danger notre préconception et nos valeurs d’humanité. Nous ne luttons plus ici dans les dimensions extraordinaires du concept d’humanité au sens du peuple mais bien au sens de l’individu.  Aujourd’hui, le barbare n’est plus l’Espagnol face à l’indigène mais « moi » contre « lui ». La lutte idéologique est devenue intime, elle s’est transposée dans les normes sociales et est devenue la lutte d’un paraître intellectuel exacerbé par le « politiquement correct » devant lequel il faut plier le genou sous peine de devenir un paria.

La civilité est le fruit du coït entre le « politiquement correct » et notre conception de ce qui définit la bonne humanité. Dans la théorie, il s’agit d’accorder à chacun le minimum syndical de respect dans le but de vivre de façon paisible et agréable. Mais la vérité, c’est qu’il s’agit d’un enfant bâtard et déformé par les relents d’à-priori et de valeurs archaïques de ses parents. Il ne s’agit plus ici d’un droit ou d’un devoir d’un à chacun mais d’une obligation, d’une règle qui, si elle n’est pas respectée, entraîne des conséquences catastrophiques d’un individu à l’autre. Le doux chérubin à l’air joyeux et aux joues bien pleines que l’on vous présente dès votre plus jeune âge est en fait un enfant tyran, qui ne tolère aucun écart de conduite à son égard.

La vie ne serait-elle pas plus agréable dans un monde civilisé ?

C’est la question légitime que ce tyran pose. Malheureusement, nous acceptons bien trop facilement cette « civilité » sans prendre le temps de la connaître et de la comprendre. Il faudrait répondre « Qu’est-ce qui définis la civilité ? Son application systématique ou la pensée qui l’accompagne ? ». Nous nous devons d’être civils, même — et surtout — envers les gens que nous n’apprécions pas. Sauf qu’il s’agit ici d’une terrible erreur. D’une grossière incohérence ! Une bizarrerie du plus mauvais goût. La civilité se transforme en une mascarade sociale qui consiste à dissimuler (avec plus ou moins de succès) son rejet de l’autre dans le but de paraître… civilisé ! Il s’agit alors d’une contrainte qui, bien souvent, vient à peser sur la conscience. Vis-à-vis de quelqu’un dont nous dépendons, comme par exemple un supérieur hiérarchique ou bien notre facteur. Il est inévitable (dans une grande majorité des cas) d’agir de façon civilisée pour éviter de se retrouver sans emploi, ou d’aller chercher son courrier à la poste. Il n’est pas ici question de respect mais de rapport de force. Car la civilité possède ce trait amusant : elle nous est dispensable lorsque nous sommes en position de force vis à vis d’un autre individu. 

La civilité n’est rien d’autre qu’une forme modernisée et plus intime de la barbarie de Lévi-Strauss. Elle est son évolution, après une longue maturation sociale et de nombreuses tentatives d’asservir le moi. Ceux qui ne respectent pas la civilité sont exclus du système et deviennent des parias de la bienséance. Il suffit de manquer de respect ou d’exprimer des idées à contre-courant du vomi intellectuel populaire devant la mauvaise personne et votre vie peut prendre un tournant très désagréable. La raison étant que nous avons mélangé la barbare civilité et la notion très arbitraire et relative qu’est le respect. En résulte une route à double sens sur laquelle on se doit d’avancer prudemment, car les lignes changent d’un individu à l’autre. Nous avons décidé que la civilité et le respect étaient des droits. Cela n’est pas le cas ; l’un est un mensonge auquel nous croyons par défaut et l’autre est une valeur arbitraire qui se gagne.

Nous portons au quotidien le masque grimaçant de la civilité mais nos pensées sont toutes autres. Le poids de cet artifice fatigue, rend aigri et encourage les jugements de valeur qui deviennent des pensées négatives. Loin de rendre le monde meilleur, cette civilité imposée est un architecte du mépris de l’autre. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque nous choisissons la servitude et nous imposons nous-même des chaines aux pieds ?

Nous n’avons jamais vaincu la barbarie, nous l’avons adopté sous une forme bien plus pernicieuse et dont le mal prend racine bien plus profondément.

Parce que je pense ce que j’exprime ici et que je dénonce ce que je dénonce;

Ne suis-je pas moi-même un… barbare ?

 

Pour que les hommes, tant qu’ils sont des hommes, se laissent assujettir,

il faut de deux choses l’une: ou qu’ils y soient contraints, ou qu’ils soient trompés.
Étienne de La Boétie

 

 

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