Philosopher à coup de marteau

Pourquoi si dur ? – dit un jour au diamant le charbon de cuisine;
ne sommes-nous pas proches parents ?
Pourquoi si mous ? O mes frères, je vous le demande: n’êtes-vous donc pas – mes frères ?
Pourquoi si mous, si fléchissant, si mollissant ?
Pourquoi y a-t-il tant de reniement, tant d’abnégation dans votre cœur ?
si peu de destinée dans votre regard ?
Et si vous ne voulez pas être des destinées, des inexorables :
comment pourriez-vous un jour vaincre avec moi ?
Et si votre dureté ne veut pas étinceler, et trancher, et inciser :
comment pourriez-vous un jour créer avec moi ?
Car les créateurs sont durs.
Et cela doit vous sembler béatitude d’empreindre votre main en des siècles, comme en de la cire molle, – béatitude d’écrire sur la volonté des millénaires,
comme sur de l’airain, – plus dur que de l’airain, plus noble que l’airain.
Le plus dur seul est le plus noble.
Ô mes frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : Devenez durs !

 

« Ainsi parlait Zarathoustra » ~ Nietzsche

Le premier livre de philosophie que j’ai ouvert était « Le crépuscule des idoles » de Nietzsche. Il trainait sur une étagère, le genre de livre que l’on achète avec l’intention de s’instruire et que l’on oublie dans un coin dès que l’on trouve mieux à faire, j’étais jeune et je m’ennuyais une longue après-midi d’hiver. A l’époque j’étais au collège et mon passe temps favoris après l’observation intensive de cumulus, d’altostratus et autres nimbus était la fantasy. Que ce soit dans les jeux vidéos ou les livres dès que je sentais le parfum de la dérangeante originalité qui caractérise le monde imaginaire de nos passions et désirs d’évasions les plus profonds je ne pouvais résister. Le plongeon dans l’abîme. L’asphyxie caractéristique de l’enfant qui retiens son souffle tentant de battre un quelconque record imaginaire. L’extase silencieuse de la découverte d’un monde inconnu et vierge de la lassante monotonie du quotidien.
Chaque nouvelle découverte est une pièce nouvelle ajoutée à la fresque à la fois grotesque et magnifique de la fantaisie qui tapisse l’imaginaire. Une friandise que l’on ne peut plus s’empêcher de consommer.
Quel rapport avec Nietzsche ? Peut être est-ce cette faim insatiable qui est à l’origine de ma lecture du Crépuscule. De mon premier plongeon dans un nouvel abîme. Plus sombre, plus profond et infiniment plus rassasiant.
Si pour moi la fantasy est un sel qui agrémente l’imagination et rend comestible les longues soirées d’hiver chez mamie alors la philosophie est un poivre qui rend savoureux un monde dénué de tout aspect fantastique ou magique. Grâce à cette épice ce que l’on appelle la réalité retrouve une touche piquante et savoureuse.
Ni trop forte au point de vous faire recracher sans ménagement ce que vous venez d’ingurgiter mais juste assez présente pour que vous en ayez conscience et que vous ne puissiez plus l’ignorer une fois que votre palais à déguster cette saveur nouvelle et exotique.

Il n’y a pas si longtemps les docteurs utilisaient un petit marteau avec lequel ils tapotaient le ventre de leur patient pour « l’ausculter » et grâce à la résonance produite ils « analysaient » le contenu des intestins. C’est l’une des représentations possible du marteau Nietzschéen, et une explication de la présence du champ lexical des tripes et de la digestion que l’on retrouve dans son œuvre. Peut être est-ce le tour de force d’un hasard moqueur affublé du masque déformé et effrayant de l’inéluctabilité que pour assouvir mon appétit j’eus décidé de dévorer une œuvre qui contenait des saveurs exotiques et nouvelles alors que mon estomac était déjà rempli d’à-priori, de valeurs et d’idées laissées là par des idoles et des croyances mal digérées. La digestion fut difficile mais elle m’apporta quelque chose de nouveau. Un intérêt.

Philosopher à coup de marteau. Une image simple. Il s’agit de tester la résistance d’une idée, d’une croyance, d’une idole … Et de briser ce qui est fragile, faible, maladif

Je ne ferais pas une dissertation sur Nietzsche et sa philosophie. C’est de mon point de vue un voyage personnel de découvrir un auteur et son œuvre. A chacun d’extraire son nectar, son ambroisie. Ce dont je veux parler c’est de l’importance de briser.

Le monde autour de nous est vieux. Nos valeurs, nos croyances … Elles sont de nos parents et de gens qui ont vécus avant nous. Je n’ai pas fais ce monde dans lequel je n’ai pas choisis de vivre. Le problème est que nous évoluons mais que nous nous rattachons bien trop souvent à des éléments du passé. Nous voulons aller de l’avant tout en marchant à reculons parce que nous préférons ce qui est simple et sûr à ce qui est inconnu et nouveau.

Trop souvent nous voyons des gens se raccrocher à des idoles vieillissantes et maladives dénuées de valeurs si ce n’est la corruption de l’esprit et la fainéantise intellectuelle. Il faut briser sans hésitations de telles idoles, valeurs, pensées … Pourquoi garder près de soi quelque chose qui nous affaiblis plus qu’il ne nous fortifie ?

Ceci dit le processus de « briser » ne doit pas devenir une abnégation ni même un simple et maladif soubresaut de nihilisme. Il s’agit de briser pour mieux reconstruire. Détruire ce qui est maladif dans notre ego pour rendre celui-ci plus sain. Car avant de pouvoir abattre le marteau Nietzschéen il faut être capable d’en supporter le poids et le cheminement intellectuel qu’il y a à déconstruire une idée; Il faut commencer par la comprendre. Il ne s’agit pas simplement de dénigrer ce que l’on trouve dérangeant ou déplaisant mais d’ausculter avec la méticulosité d’un praticien ce que l’on pense être maladif ou anormal et d’en comprendre la cause et les aboutissants. Seulement alors après avoir exposé la fragilité d’une idée il est possible d’abattre le marteau. Et le poids de cet outil n’est pas à sous-estimé, son créateur met en garde ;

« Celui qui doit combattre des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même.    Et si tu regardes dans un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

Pour manier cet outil il faut être un philosophe du soupçon. Il faut poliment refuser les avances de la facilité qui vient nous susurrer à l’oreille que le chemin le plus simple et le plus droit est le meilleur. C’est en prenant le bas-chemin tortueux, la route à l’écart du grand chemin, que l’on découvre que l’important n’est pas la destination mais le voyage. Faites de votre pensée un voyageur infatigable qui n’a de cesse de découvrir et de comprendre ce qu’il y a au delà de la route. Ne laissez pas la rassurante monotonie du troupeau guider vos pas car vous prenez le risque de vous oublier en lui. Remettre en question les « acquis » et être l’architecte de la vérité. Voilà la mission de celui qui philosophe à coups de marteau.

 

friedrich-nietzsche-the-individual

 

 

Une réflexion sur “Philosopher à coup de marteau

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s